Les Saints de glace

13 mai 2017

Nous venons de passer, et sans trop nous en apercevoir, ces trois jours que la tradition populaire consacre aux saints de glace : ce sont les saints Mamert, Pancrace et Servais ; ils occupent sur le calendrier les dates des 11, 12 et 13 mai.

Les saint Mamert, Pancrace et Servais ont la réputation d’amener la froidure, en plein milieu du joli mois de mai ; d’où le surnom qui leur fut infligé et qu’autrement ils ne méritaient pas.

Mamert fut pieux et volontaire.

Mamert fut archevêque de Vienne à la fin du cinquième siècle. C’était un homme des plus énergiques. À propos de la consécration d’un évêque, il eut de graves difficultés avec Gondioc qui, paraît-il, était roi des Burgondes. Gondioc avait son idée ; Mamert avait la sienne. Et Gondioc s’enorgueillissait de sa puissance mais, de son côté, Mamert ne renonçait pas volontiers à une décision qu’il avait prise. Il fallut réunir un concile ; le concile donna raison à l’archevêque. On dit aussi que saint Mamert institua les rogations : les malheurs de la Gaule, en ce temps-là, rendirent fréquente l’occasion de ces prières publiques qui assemblaient dans un vœu commun des foules nombreuses. Ainsi Mamert fut pieux et volontaire.

Servais nous apparaît comme un sage qui n’essaye pas d’aller à l’encontre de la fureur populaire.

Saint Servais, lui, était évêque de Tongres, après avoir été évêque de Troyes, cela une centaine d’années avant que saint Mamert occupât le siège de Vienne. Son histoire n’est pas très bien connue ; ou, du moins, elle ne l’est pas d’une manière très certaine. Les hagiographes racontent que Servais eut, à plusieurs reprises, besoin de quitter son diocèse pour assister à des conciles. Et, par exemple, il prit part au concile de Rimini, où il défendit avec une vive éloquence la doctrine nicéenne. Seulement, lorsque après le concile de Rimini il revint à Tongres, les Tongriens se révoltèrent contre lui. La cause de cette rébellion n’est pas évidente : on ne sait pas s’il la faut chercher dans les doctrines ou ailleurs. Toujours est-il que Servais dut s’en aller. Il se retira d’abord à Utrecht, puis à Rome, puis à Worms, puis à Metz ; et ensuite, quand il devina que le temps avait probablement arrangé les choses, il retourna, sans hâte aucune, à Tongres, où il ne fut pas mal accueilli. Ainsi, Servais nous apparaît comme un sage qui met à profit la durée et qui n’essaye pas d’aller à l’encontre de la fureur populaire.

De Pancrace, on rapporte que c’est lui qui, le premier, subit le supplice de la décollation.

Et, quant à saint Pancrace, il y a deux saints de ce nom, mais assez dissemblables pour que la tradition ne les ait pas confondus. L’un fut envoyé par saint Pierre en Sicile comme évêque de Taormina, où il mourut martyr. Il est honoré le 3 avril, et il n’est pas un saint de glace. L’autre était un jeune homme plein de foi et plein de vaillance, un enfant. Il avait quatorze ans lorsque sévit la persécution de Dioclétien. Sa famille était chrétienne son aïeul, qui s’appelait Denis, fut mis aux fers. Pancrace, que Denis exhortait par la parole comme par l’exemple, affirma ses sentiments religieux et fut martyrisé : on rapporte que c’est lui qui, le premier, subit le supplice de la décollation.

Saints de glace, lune rousse, imagination populaire ?

Voilà, brièvement résumée, l’histoire des trois saints de glace. On voit qu’ils n’ont rien fait, durant leur existence, qui les désignât à ce titre et les préparât à l’empire des soudaines et tardives froidures. C’est le hasard qui les a ainsi gratifiés d’une renommée imprévue, en dépit de leur admirable ferveur et malgré leur zèle tout autre.

Il est vrai qu’en général un certain abaissement de la température se produit au milieu de mai. Les météorologistes expliquent cela, comme ils expliquent aussi tous les autres phénomènes atmosphériques. Ils ont, on le sait, réponse à tout et, si leurs commentaires sont parfois aussi arbitraires que leurs pronostics sont hasardeux, du moins ne restent-ils jamais coi.

L’imagination populaire non plus ne reste jamais coi. Elle aussi, a réponse à tout. Il fait froid au milieu du joli mois de mai. Alors, elle dit :

Ce sont les s

aints de glace 

Les météorologistes disent :

C’est la lune rousse !


Il y a peut-être quelque prudence à ne pas croire l’une de ces deux explications infiniment plus démonstrative que l’autre et à réserver autour des phénomènes un peu d’incertitude, une marge où noter des restrictions.

Ce fut un homme ingénieux, prompt à conclure, et ce fut un philosophe assez profond pourtant, ce villageois qui le premier, un jour de mai, imagina d’appeler saints de glace l’ancien archevêque de Vienne, l’ancien évêque de Tongres et le petit-fils du vieillard Denis. Quand vécut- il et où, ce villageois attentif au retour de la froidure printanière ? On ne le sait pas. On ne sait quel il fut. On ne sait rien de lui. Mais sa trouvaille lui a survécu ; elle le méritait. Elle est charmante, circonspecte, pittoresque. 

Ne donne-t-elle pas une bonne leçon, un profitable conseil à la science qui, elle, risque de pécher par trop d’assurance et d’orgueil….